samedi 15 janvier 2011

Sur l'attente...

"J’ai vu la plaine, pendant l’été, attendre ; attendre un peu de pluie. La poussière des routes était devenue trop légère et chaque souffle la soulevait. Ce n’était plus un désir ; c’était une appréhension. La terre se gerçait de sécheresse comme pour plus d’accueil de l’eau. Les parfums des fleurs de la lande devenaient presque intolérables. Sous le soleil tout se pâmait. Nous allions chaque après-midi nous reposer sous la terrasse, abrités un peu de l’extraordinaire éclat du jour. C’était le temps où les arbres à cônes, chargés de pollen, agitent aisément leurs branches pour répandre au loin leur fécondation. Le ciel s’était chargé d’orage et toute la nature attendait. L’instant était d’une solennité trop oppressante, car tous les oiseaux s’étaient tus. Il monta de la terre un souffle si brûlant que l’on sentit tout défaillir ; le pollen des conifères sortit comme une fumée d’or des branches.- Puis il plut."
In Les nourritures terrestres, p82
André Gide
Univers des Lettres/Bordas 1971
255 pages

dimanche 29 août 2010

Trois femmes puissantes - Marie Ndiaye

Premier roman, premier texte de Marie Ndiaye que je lis. J'ai abordé sa lecture avec un peu de méfiance. Beaucoup d'éloges après son Prix Goncourt 2009 mais cependant un bruit de fond conséquent concernant la difficulté à rentrer dans ses histoires, la lourdeur du style, l'apport d'éléments fantastiques dans le récit....
J'ai pourtant été immédiatement et totalement emportée par l'auteure dès les premières pages de son roman. Le premier récit, qui concerne Norah, est de loin mon préféré. Je le qualifierais même de petit bijou. Il s'agit d'un texte très riche, extrêmement bien écrit, complexe tout en étant accessible. Alors que je craignais l'apport d'éléments fantastiques dans le texte, c'est justement ce qui m'a vraiment séduite ici.

La première femme puissante est Norah. Elle est avocate à Paris. Elle débarque dans la maison de son père, à Dakar. Celui-ci a réussi à la faire venir sans lui donner de réelles explications. Ils ne se sont pourtant pas vus depuis très longtemps. L'homme a bien changé, a perdu de sa Superbe mais affiche tout de même toujours le même mépris envers sa fille. Ce séjour au Sénégal va forcer Norah à se retourner sur son passé, sur les difficultés de sa jeunesse mais il sera aussi l'occasion pour la jeune femme de s'interroger sur sa vie actuelle, sa liaison avec son nouvel ami Jakob, sa relation avec sa fille. Tout va changer.
La deuxième femme puissante est Fanta. Nous apprenons à la connaître uniquement par l'intermédiaire de son mari Rudy, que nous suivons au cours d'une journée interminable sous une chaleur suffocante. Il va ressasser sans répit, avec obsession, les objets d'une dispute qu'il a eu avec Fanta le matin même. Ce récit m'a paru plus complexe que le précédent. L'auteure a tellement bien réussi à nous communiquer le mal-être de Rudy, sa culpabilité, "ses pensées mesquines et envieuses" que finalement nous plongeons dans une ambiance très malsaine, dans un tel malaise qu'il n'est pas aisé de s'en débarrasser. A ne pas lire dans toutes circonstances de la vie, donc.
La troisième femme puissante est Khady, Khady Demba. Nous sommes de nouveau au Sénégal. Après la mort de son mari, la jeune femme se retrouve seule et vient se réfugier dans sa belle famille qui cherche très vite à s'en débarrasser. Elle est alors forcée à quitter le pays et essaie de rejoindre la France. Elle aura le destin le plus tragique des 3 femmes.
Peu de liens entre les 3 récits mais beaucoup de points communs entre les personnages. Ils ressassent constamment des évènements de leur passé, leur incapacité à exprimer leur amour pour leurs proches, ils culpabilisent sans cesse.
Ces femmes sont puissantes, il me semble, par leur capacité à rester silencieuse, dénuer de sentiments, à s'extraire du réel, à porter un masque, à plonger dans leurs rêves.

"Sans cesser de travailler, elle glissait dans un état de stupeur mentale qui l'empêchait de comprendre ce qui se disait autour d'elle. Elle se sentait alors presque bien. Elle avait l'impression de dormir d'un sommeil blanc, léger, dépourvu de joie comme d'angoisse" p253
Un livre que j'ai donc vraiment apprécié et une romancière vers laquelle je reviendrai certainement!
"Trois femmes puissantes" de Marie Ndiaye
Editions Gallimard 2009- 317 pages

vendredi 23 juillet 2010

En vacances

"Le sphinx", huile sur toile, 65 x 100 cm, 2009 de Maryvonne Jeanne-Garrault

Ce blog est depuis plusieurs semaines dans un état semi-comateux qui devient presque critique. Mais tout va bien! Demain, ce blog aura les cheveux au vent de Bretagne, les pieds dans le sable et les yeux dans du bleu.

Je vous retrouve avec un grand plaisir sur cet espace à mon retour de VACANCES!!

samedi 3 juillet 2010

Si la cour du mouton est sale, ce n'est pas au porc de le dire- Florent Couao-Zotti

Une valise bourrée de cocaïne, une autre pleine de petites coupures, de jolies filles,
"des chéries-foutoir. Trois étoiles. Des gueules d'avaleuses de torche. Nées semble-t-il, pour s'offrir à la criée publique et satisfaire les gratouilles et les démangeaisons mâles" p8
un détective privé plutôt loser, des flics corrompus, un libanais trafiquant de toutes sortes. Et enfin, la ville de Cotonou, grouillante, bruyante:
"Cotonou, ville trait dans la chaîne des capitales ouest-africaines, coincée entre son désir de prendre son envol vers son avenir et so souci de s'adonner à son passé colonial et à ses dieux voduns. Cotonou, ou Cototrou, ville surtout oublieuse du monde". p99
Voici déjà tous les ingrédients d'un bon polar. Et pourtant l'intrigue et les personnages sont ici secondaires. Ce qui prime, c'est l'écriture, la langue, la gouaille de l'auteur béninois qui nous surprend, nous fait rire et nous mène par le bout du nez durant ces 198 pages. Nous découvrons avec délices les termes très imagés du Bénin "issus du parler populaire", les proverbes, tous plus savoureux les uns que les autres. J'ai peu de référence en la matière mais je pense en le lisant à Chester Himes mais aussi aux premiers films de Quentin Tarentino. On ne s'attache à aucun personnage, aucun d'entre eux ne trouve grâce à nos yeux. Ils sont tous aussi corrompus, aussi fourbes les uns que les autres. Totalement dépourvus d'humanité (d'ailleurs l'auteur les compare souvent à des animaux) ils nous paraissent irréels et leurs actes, au lieu de nous horrifiés nous font alors parfois presque sourire.
J'ai donc beaucoup apprécié ce polar. Son titre m'avait déjà attiré dans la liste que proposait "Encres noires" et le billet très enthousiaste de "Liss" avait fini par me convaincre de m'y lancer.
Alors peut-être à votre tour!

"Si la cour du mouton est sale, ce n'est pas au porc de le dire" de Florent Couao-Zotti.
Editions Le Serpent à Plumes, 2010. 198 pages.

samedi 17 avril 2010

Un poème de Sylvia Plath: "Lettre d'amour"

Pas facile de formuler ce que tu as changé pour moi.
Si je suis en vie maintenant, j'étais alors morte,
Bien que, comme une pierre, sans que cela ne m'inquiète,
Et je restais là sans bouger selon mon habitude.
Tu ne m'as pas simplement une peu poussée du pied, non-
Ni même laissé régler mon petit oeil nu
A nouveau vers le ciel, sans espoir, évidemment,
De pouvoir appréhender le bleu, ou les étoiles.
Ce n'était pas çà. Je dormais, disons : un serpent
Masqué parmi les roches noires telle une roche noire
Se trouvant au milieu du hiatus blanc de l'hiver -
Tout comme mes voisines, ne prenant aucun plaisir
A ce million de joues parfaitement ciselées
Qui se posaient à tout moment afin d'attendrir
Ma joue de basalte. Et elles se transformaient en larmes,
Anges versant des pleurs sur des natures sans relief,
Mais je n'étais pas convaincue. Ces larmes gelaient.
Chaque tête morte avait une visière de glace.
Et je continuais de dormir, repliée sur moi-même.
La première chose que j'ai vue n'était que de l'air
Et ces gouttes prisonnières qui montaient en rosée,
Limpides comme des esprits. Il y avait alentour
Beaucoup de pierres compactes et sans aucune expression.
Je ne savais pas du tout quoi penser de cela.
Je brillais, recouverte d'écailles de mica,
Me déroulais pour me déverser tel un fluide
Parmi les pattes d'oiseaux et les tiges des plantes.
Je ne m’y suis pas trompée. Je t'ai reconnu aussitôt.
L'arbre et la pierre scintillaient, ils n'avaient plus d'ombres.
Je me suis déployée, étincelante comme du verre.
J'ai commencé de bourgeonner tel un rameau de mars :
Un bras et puis une jambe, un bras et encore une jambe.
De la pierre au nuage, ainsi je me suis élevée.
Maintenant je ressemble à une sorte de dieu
Je flotte à travers l'air, mon âme pour vêtement,
Aussi pure qu'un pain de glace. C'est un don.


"Lettre d'amour" de Sylvia Plath
in "Arbres d'hiver" précédé de "la Traversée"
Traduction de Françoise Morvan et Valérie Rouzeau
Poésie Gallimard- 1999

mercredi 14 avril 2010

Les femmes du braconnier - Claude Pujade-Renaud

Les deux premiers chapitres du roman, courts, définissent déjà très bien la personnalité des protagonistes principaux de ce roman: Sylvia Plath et Ted Hughes, alors deux jeunes poètes: "l'homme aux allures de bûcheron" est au zoo de Regent's park et s'arrête devant le jaguar, " ils se regardent longuement". Il écrira alors, "les poèmes sont des animaux qu'il faut traquer et capturer"; Sylvia Plath monte, sans le maîtriser, un bel étalon. Le cheval se lance au galop, s'emballe, mais la jeune femme s'accroche désespérément et tient bon contre toute attente. Cette folle chevauchée restera un grand moment de la vie de la jeune femme. Les deux artistes se rencontrent ensuite lors d'une fête étudiante très arrosée. Ils se plaisent immédiatement et commencent alors, très vite, une vie à deux; une vie trépidante, faite de voyages, de maisons à la campagne, d'enfants mais aussi une vie d'écriture, de poésies, de créations partagées ou solitaires. Le couple se fait bientôt remarquer dans le milieu littéraire et force l'admiration de son entourage. Cependant, Ted Hughes met fin à ce bonheur, en débutant une liaison amoureuse avec Assia Wevill, elle-même poète.

J'ai vraiment apprécié la lecture de ce roman de Claude Pujade-Renaud. Il ne s'agit pas d'un récit proprement dit. Nous suivons l'histoire de ce trio amoureux par les voix, les correspondances des membres de leur entourage: la mère de Sylvia, les voisins, une concierge, des amis etc... A chaque personnage, un chapitre très court. Beaucoup de rythme donc dans ce texte dont la réussite tient aussi de la personnalité vraiment étonnante, passionnante et complexe de ces artistes et notamment de S. Plath, qualifiée de bipolaire:

"Chez cette jeune femme alternent, étonnamment proches , la glaciation- tout se fige, paysage lunaire, gel mortifère - et l'éruption volcanique. Comme si la lave de l'inconscient était là, très proche, prête à crever la croûte de surface, à se répandre, brûlant et ravageant sur son passage." p98

Ce texte propose aussi une réflexion sur l'écriture, le besoin d'écrire. Nous assistons à la création d'une oeuvre littéraire directement en lien, imbriquée dans la vie de l'artiste. Plaisir de l'écriture, qui ne suffira pas à guérir S. Plath de ses nombreux tourments:

"Vous savez, je l'ai compris depuis peu: écrire ne sert à rien. je veux dire, ne protège pas contre le désespoir ou la dépression. je l'ai cru, lorsque j'avais dix-huit ans ou vingt ans. plus maintenant. Non, écrire ne guérit de rien. On recoud la plaie au fil des mots, on enfouie le mal sous l'écorce du langage. la plaie se referme ligneuse. en-dessus, çà s'enkyste. ou çà suppure".
Un beau texte, une belle écriture qui offre une ouverture intéressante sur les oeuvres de ces trois poètes.

"Les femmes du braconnier" de Claude Pujade-Renaud.
Editions Actes Sud 2010- 347 pages.

samedi 20 mars 2010

Ce blog a déjà un an!

Eh oui, voilà déjà un an que je publiais avec un grand plaisir mon premier billet sur "le boulevard périphérique" d'Henry Bauchau.
Je salue et remercie tous ceux qui sont passés par ici, laissant ou non un commentaire.
A très bientôt par ici!